Éditions Actes Sud

ATOMIC PARK

Auteur:DESBORDES JEAN-PHILIPPE
Date parution:février 2006
Collection:
Format:448 pages    
isbn:978-2-7427-5900-2 / AS2463 
Prix: 23,90 €


Quatrième de couverture

Jean-Philippe Desbordes enquête ici sur les menaces sanitaires liées à chacune des activités nucléaires (médicale, militaire, civile), et dévoile quelques secrets bien gardés. Documents et interviews à l'appui, il montre les implications dangereuses – pour la santé et pour la démocratie – d'une des inventions scientifiques les plus critiquées du siècle dernier. Car, tout en préservant la couche d'ozone et en garantissant à l'Europe davantage d'indépendance énergétique, le nucléaire demande d'énormes sacrifices aux populations civile et militaire, que celles-ci font le plus souvent à leur insu.
Unique en son genre, cette enquête vient à point nommé et pose, au moment du vingtième anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl, les questions essentielles.

Lire un extrait

Les visages de l'Archiviste
Vous ne trouverez que trois figures derrière ce nom, “l'Archiviste”. D'abord celle d'un cadre d'edf, un Breton plutôt sec, la soixantaine, rencontré dans un couloir d'Atomic Park, en 1999. Vous en dire plus sur son identité m'est impossible. Motif : pendant vingt ans, date de son entrée dans l'entreprise, il a systématiquement détourné une foule de documents, coupures de presse, lettres, rapports sur le fonctionnement de l'industrie nucléaire, sur les sous-traitants, la maintenance, etc. Manie ou précaution ? J'ai travaillé avec lui. Une chose est sûre : sa documentation et les informations qu'elle contient sur l'impact sanitaire de la filière sont l'un des trousseaux de clefs déposés dans ce livre.
La deuxième figure est celle d'un ancien fonctionnaire de la dgse, les services secrets français. Il me montra en son temps de précieux documents relatifs au frère jumeau du programme atomique, le programme chimique. Ces papiers laissaient entendre que des essais de substances indétectables à l'autopsie, parmi lesquelles des éléments radioactifs, auraient pu être effectués sur des individus, sans apporter toutefois de preuve définitive sur cette délicate question. Ils montrent enfin que de tels produits ont été utilisés dans le cadre d'opérations spéciales menées par les services secrets français. Et si, par exemple, la question de l'utilisation de bidons spéciaux, contenant du napalm, dans le cadre de la guerre totale contre le fln a fait l'objet de quelques publications parcellaires aujourd'hui disponibles, les détails des activités du “groupe Z” comme celles du centre d'études du Bouchet demeurent profondément enfouis dans les cartons inaccessibles du Service historique de l'armée de terre (shat), porte d'entrée dans la dimension ultra-toxique de cette histoire.


Les archives secrètes du cabinet Messmer
A ces visages s'ajoute celui constitué par un ensemble de cartons réservés déposés au service historique de la Défense, au château de Vincennes, en banlieue parisienne. Ce sont les archives secrètes du cabinet du ministre de la Défense, M. Pierre Messmer. J'ai pu les consulter, sur dérogation spéciale, pour la période 1951-1967. Au fond, le fait que M. Pierre Messmer m'ait accordé ce privilège constitue un honneur à double tranchant puisque me voici à présent prisonnier (en vertu des dispositions de la loi de 1978 sur les archives) d'une partie du secret militaire relatif à l'introduction de la bombe atomique sur l'échiquier de l'Etat, sauf pour ce qui concerne la gestion des retombées radioactives des essais nucléaires atmosphériques français.
La consultation des archives secrètes ouvre cependant un champ de réflexion connexe à celui de l'impact sanitaire, le versant strictement politique du phénomène que certains, comme le général Ailleret, appelèrent “la révolution nucléaire”, c'est-à-dire l'introduction de cette nouvelle dame sur l'échiquier de l'Etat, métaphore de l'acronyme de la Direction des applications militaires, “la dam” dans le jargon d'Atomic Park. Mais bon nombre de pièces de ce puzzle-là demeurent encore couvertes par le secret-défense. C'est la raison pour laquelle ce versant politique n'est ici traité que sous forme d'hypothèses, même s'il appartient au registre de l'évidence qu'un Etat qui dispose de l'arme nucléaire ne se comporte pas comme un Etat qui ne l'a pas. Quelles sont cependant les conséquences réelles de l'introduction de la dame atomique sur le jeu d'échecs interne de l'Etat ?
S'agissant du danger radioactif, les documents du ministre de la Défense sont clairs et nets : la question fut étudiée de fond en comble, dès le début des années 1950. On ne peut donc pas dire que l'Etat n'ait pas eu le souci de se conformer aux normes les plus basses, ni qu'il aurait exposé intentionnellement des hommes sans avoir mesuré auparavant le risque collectif encouru, ni enfin que l'armée ait manqué de vigilance lors de l'achat des matériels de détection, individuels et collectifs. Les bordereaux d'achat de matériels de radioprotection et de détection en témoignent amplement. Mais il reste constant que les fiches de relevés dosimétriques des soldats du contingent des “armes spéciales” comportent de bien étranges lacunes. Il ne suffit donc pas d'acheter des stylos dosimètres pour tout le monde, encore faut-il en consigner correctement les données. C'est là semble-t-il que le bât blesse comme nous le constaterons chemin faisant.
Les soucis de l'état-major étaient pragmatiques : en cas de conflit atomique, quelle serait la durée de vie des personnels exposés ? De cette question résultent toute une série d'études sur les façons les plus élémentaires de se protéger, ainsi qu'une série de tests et de manœuvres en ambiance nucléaire. C'est ainsi qu'un certain nombre de personnels furent irradiés, et le lecteur trouvera dans ce livre les éléments factuels de leur destin sanitaire.
A ces papiers secrets du ministère de la Défense (1951-1967)1 s'ajoutent ceux des associations (cdrpc, crii-rad, crilan, gsien, greenpeace, amis de la Terre, wise), des syndicats (cgt, fo, cfdt, sud, etuc), du cnhsCt d'edf, de chercheurs (Inserm, Invs, cnrs), de médecins du travail, de polytechniciens et les témoignages de celles et ceux qui ont accepté de contribuer sans parti pris à la construction de cet état des lieux de l'impact sanitaire de soixante ans de nucléaire.


Pluie de cendres
Du dépouillement de ces ensembles résulte une question simple. La version officielle de l'impact sanitaire nous dit que ni les essais nucléaires et leurs retombées, ni l'exploitation des centrales et leurs rejets, ni le cycle du combustible et ses déchets, ni les irradiations thérapeutiques2 et leurs excès, ni la catastrophe de Tchernobyl (Ukraine), ni l'accident de Three Miles Island (usa), ni l'explosion dans le centre de stockage de Kytchim (Oural), ni l'incendie de Vandélios (Espagne), ni celui de Saint-Laurent-des-Eaux (France), ni la flopée d'incidents plus ou moins significatifs survenant périodiquement sur les centrales nucléaires occidentales, ni les travaux de démantèlement des installations nucléaires mises au rebut n'auraient finalement d'impact réel, c'est-à-dire significatif, sur la santé publique. Il ne peut donc pas y avoir de relation entre l'impact, pourtant non nul, du fait nucléaire sur l'écosystème et le développement des cancers et d'autres maladies émergentes.
Dans le cas des essais nucléaires militaires, ceci revient à considérer que les cendres radioactives des bombes en suspension autour du globe, que poussent les vents stratosphériques, ne sont jamais retombées sur terre, ce qui est faux. En témoigne par exemple l'histoire des pêcheurs japonais du Fukuryu Maru n° 5.
Le 1er mars 1954, à 3 h 40, vingt-trois pêcheurs japonais se trouvaient à bord d'un bateau de pêche, le Fukuryu Maru n° 5. Ils étaient occupés à pêcher au milieu du Pacifique à environ 167 kilomètres au nord-ouest de l'atoll de Bikini, champ de tir de l'armée américaine, quand un éclair blanc rougeâtre fut aperçu à l'horizon en direction du sud-ouest. Sept à huit minutes plus tard, ils entendirent une forte explosion. On apprit par la suite qu'éclair et explosion avaient été provoqués par l'essai de la bombe à hydrogène sur l'atoll de Bikini.
Environ trois heures plus tard, une fine poussière commença à tomber sur le bateau ; elle tomba pendant plusieurs heures et cessa vers midi, recouvrant pêcheurs et poissons d'une fine pellicule blanchâtre. Après une traversée de deux semaines, le 14 mars 1954, le bateau contaminé par la poussière radioactive est de retour au port de Yaizu, préfecture de Shinoza, au Japon.
“Pendant le retour au port, nous dit le rapport des chimistes japonais3 qui s'occupèrent des mesures de la contamination subie, l'équipage se plaignit de lésions de la peau et d'une chute de cheveux, dues aux effets directs de la poussière radioactive, ainsi que de symptômes généraux tels que malaises, diarrhées, nausées et vomissements qui avaient été couramment observés parmi les victimes des bombes atomiques d'Hiroshima et de Nagasaki. En entendant les récits des marins, on comprit qu'ils souffraient d'une maladie des rayons causée par un type différent de radioactivité de celui qui était associé aux lésions directes des bombes atomiques d'Hiroshima et de Nagasaki.
Pour Hiroshima, on avait supposé que les produits de fission qui étaient tombés dans la partie ouest de la ville le jour de l'explosion de la bombe atomique avaient causé quelques accidents dus aux radiations parmi les gens qui s'y trouvaient. On ne connaissait pas leurs détails et ils étaient souvent cachés par les lésions directes provoquées par les effets de souffle et de feu de l'explosion de la bombe atomique. A Nagasaki, une poussière radioactive contenant de façon évidente certains produits de fission couvrit tout le quartier de Nishiyama. D'après le premier examen, qui fut effectué pour la première fois deux mois après le bombardement, l'influence de la poussière radioactive sur le corps humain se révéla par une leucocytose4 montrant une augmentation du nombre de leucocytes à environ 30 000 à 50 000 par millimètre cube dans certains cas. Il n'y avait cependant aucun symptôme d'accident par bombe atomique tel que chute de cheveux, saignements, etc. On n'observait pas non plus de leucopénie5 et on n'a alors relaté depuis, parmi les personnes atteintes, aucun cas d'accident de radiation qui pourrait être considéré comme résultant de l'exposition à la poussière radioactive.
L'équipage du Fukuryu Maru n° 5 passa donc deux semaines sur le bateau qui était fortement contaminé par la poussière radioactive. En plus de ceci, la surface de leurs corps était contaminée par la poussière et il y avait aussi une possibilité que des produits de fission aient pu en partie être absorbés par les voies respiratoires et digestives. On a pensé, à cause de cela, que l'équipage de ce bateau souffrait d'une sorte de mal des rayons différent de celui qu'avaient causé les blessures de la bombe atomique6.”
Les chimistes japonais se rendirent trois fois à bord, les 19 mars, 21 avril et 16 mai 1954, avec des appareils de mesure. Ils constatèrent tout d'abord que la contamination du bateau ne décroissait pas, contrairement “à la loi générale de décroissance des produits de fission (T-const), notent-ils. Cela peut s'expliquer par le fait qu'après être retourné au port le bateau a été lavé à grande eau et frotté à l'eau de pluie plusieurs fois7.” Le lessivage d'un navire contaminé n'effacerait donc nullement la contamination radioactive ?
Les chercheurs japonais estimèrent d'emblée que la dose totale reçue par l'équipage variait entre 200 et 500 rems, ce dernier seuil étant alors considéré comme létal. Ils recueillirent également des échantillons de cendres radioactives, qu'ils déposèrent avec précaution dans un récipient en plomb avant de rentrer dans leur laboratoire afin d'examiner de plus près ces mystérieuses cendres thermonucléaires.
“Ce sont de petites particules sèches qui ressemblent à des grains de sable blanc plutôt qu'à des cendres, nous dit le compte rendu d'observation. Diamètre des particules de 100 à 400 microns. Moyenne : 257 microns. Celles-ci font un faible bruit en tombant. Bien qu'il y ait des inégalités dans la surface de ces particules qui éclairées de côté réfléchissent intensément la lumière, elles paraissent lisses dans l'ensemble et ressemblent à du verre semi-transparent. En examinant de plus près, on voit à leur surface de nombreux grains, gros, analogues à des points noirs. Le nombre de grains par particule varie de deux à quatre. Quand on place les particules blanches sur une lame de verre et quand on les pique avec une aiguille, elles se cassent facilement8.”
Les chimistes japonais nous disent ensuite qu'“il n'y a aucun rapport direct entre la taille des particules et leur radioactivité. Quelques particules accusaient une radioactivité très faible au moment de notre examen, le 16 mai 1954, soit soixante-dix-sept jours après la chute. Il semble cependant que les particules présentant des grains noirs accusent une forte radioactivité. Mesuré au compteur Geiger-Müller, 1 milligramme de cendres donnait 4 218 comptages par minute. Dans les mêmes conditions, 0,4 milligramme de cobalt 60 donnait 7 475 comptages par minute9.”
Pendant ce temps-là, l'armateur du navire ordonne le déchargement et la vente du produit de la pêche. Quarante et un thons. Destination : le marché central de Kioti. Alertés, les chercheurs de l'Institut de recherches chimiques se précipitent sur place et prélèvent des échantillons de ces poissons directement sur le marché. Une partie de la cargaison ayant déjà été transformée, les chercheurs se font remettre des produits manufacturés réalisés à partir de leur chair, afin d'en analyser la contamination. Résultat ?
“Les analyses des thons montrent que ces poissons n'ont été contaminés que sur la partie externe de leur épiderme et on n'a décelé aucune radioactivité dans les muscles et les arêtes. Au marché de Yaizu, le même couteau a servi pour enlever les peaux et les muscles des thons. On n'a cependant décelé aucune contamination dans les muscles quand le couteau était lavé après chaque emploi. La contamination des foies de requin pourrait s'expliquer par le fait qu'ils avaient été prélevés sur les poissons et laissés sur le pont du bateau. Les nageoires des requins avaient été laissées sur le pont pour sécher et leur contamination marquée pourrait être attribuée au fait que les cendres radioactives sont tombées sur elles quand leur humidité convenait à leur pénétration10.”
Restait à établir le pronostic vital des marins de ce bateau. Les cendres radioactives furent donc inoculées sur des animaux de laboratoire, souris adultes. En résumé, les chercheurs constatent que les éléments radioactifs se déposent surtout sur les os. Mais ils ne nous disent rien du destin sanitaire des vingt-trois pêcheurs irradiés…


La politique du secret
La mise au secret des données relatives aux retombées nucléaires faussa ainsi profondément le débat, introduisant dans l'équation du phénomène un obstacle de première instance : l'information.
Les dossiers secrets nous enseignent que cette volonté politique résulte directement du contexte de la guerre froide et de la guerre psychologique qui prévalait alors. En ces temps de guerre des blocs, la question du point d'allumage d'un éventuel conflit nucléaire, c'est-à-dire d'une troisième guerre mondiale, hantait les esprits de tous les dirigeants, les Français comme les autres.
L'idéologie militaire qui prévalait avant l'accomplissement de la “révolution nucléaire11” reposait sur l'accumulation de quantités toujours plus importantes d'explosifs dont l'usage et la possession par telle ou telle armée devaient lui conférer une évidente supériorité sur ses adversaires.
La bombe atomique, puis nucléaire et enfin thermonucléaire n'échappa pas à cette règle. Il fallait donc prévoir que ces nouveaux explosifs, immensément plus puissants que les explosifs conventionnels, l'équivalence se chiffrant ici en millions de tonnes de tnt, pourraient être utilisés par l'ennemi dans le cadre de sa stratégie militaire. Les Américains décidèrent dans ce domaine qu'ils n'attaqueraient pas les premiers, et articulèrent la construction de leur force sous l'angle de la riposte. Voici par exemple ce qu'écrivait le président d'une société française d'électronique dans la préface du document de présentation de son simulateur de radioactivité artificielle qu'il présenta au ministère de la Défense à des fins commerciales en 1959.
“Dans l'éventualité d'une nouvelle guerre, l'usage de l'arme nucléaire et thermonucléaire semble évident. Ces armes d'une puissance très supérieure aux bombes classiques présentent un nouveau danger : la radioactivité. Au cours d'un bombardement classique, toutes les bonnes volontés peuvent être utilisées immédiatement à déblayer les décombres et éteindre les incendies. Dans le cas d'une attaque nucléaire, une telle attitude n'est plus de mise. Les deux bombes américaines sur Hiroshima et Nagasaki ont été très meurtrières parce qu'elles ont donné lieu aux réactions habituelles suscitées par les bombardements classiques. Personne ne s'est méfié de la radioactivité : le personnel pompier, la défense passive, le corps médical ont pu exercer leur activité dans des zones où la radioactivité atteignait près de 1 000 röntgens12 par heure. C'est-à-dire qu'en vingt-cinq minutes la dose de 400 röntgens était atteinte. Cette dose est considérée comme létale13.”


Tableau de bord A l'adresse des commandants de campagne
Le danger radioactif était donc parfaitement compris, intégré et mesuré. En 1960 lorsque commence la première campagne d'essais atmosphériques français avec le tir Gerboise bleue (13 février 1960), le ministère savait à quoi s'en tenir. En témoigne par exemple ce tableau récapitulatif du danger radioactif à l'usage des commandants de campagne trouvé dans les cartons de M. Messmer :
“150 röntgens et au-dessous : pas d'effet intense – danger à long terme devenant de plus en plus grave avec l'augmentation de la dose reçue. 150 à 200 röntgens : nausée et vomissement dans les vingt-quatre heures, incapacité minimum après deux jours. 250 à 350 röntgens : nausée et vomissement en moins de quatre heures, quelques décès dans les deux à quatre semaines qui suivent l'exposition. Période au cours de laquelle les symptômes ne se manifestent pas : quarante-huit heures. 350 à 600 röntgens : nausée et vomissement en moins de deux heures. De nombreux décès dans les deux à quatre semaines qui suivent l'exposition. Incapacité prolongée. Plus de 600 röntgens : nausée et vomissement presque immédiatement. Décès dans une semaine environ14.”
Et, dans l'annexe II, cette précision d'une rigueur toute militaire : “Les niveaux donnés pour les risques ont une valeur statistique et il n'a pas été tenu compte des risques génétiques15.”
En regardant dans le rétroviseur de l'histoire on constate donc que des données importantes relatives à l'impact sanitaire du nucléaire en tant que fait scientifique et industriel étaient disponibles, dès 1915 en fait.




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