Éditions Actes Sud

AMERICAN DARLING

Auteur:BANKS RUSSELL
Date parution:oct.2005
Collection:
Format:393 pages    
isbn:2.7487.5690.6
Prix: 24,00 €
Évocation passionnante d'une turbulente période de l'histoire des États-Unis comme du destin d'un pays méconnu, le Libéria, ce roman tire sa force exceptionnelle de la complexité de son héroïne, et d'un bouleversant affrontement entre histoire et fiction.


Quatrième de couverture

A cinquante-neuf ans, Hannah Musgrave fait retour sur son itinéraire de jeune Américaine issue de la bourgeoisie aisée de gauche que les péripéties de son engagement révolutionnaire avaient conduite, au début des années 1970, à se "planquer" en Afrique.
Ayant tenté sa chance au Libéria, la jeune femme a travaillé dans un laboratoire où des chimpanzés servaient de cobayes à des expériences sur le virus de l'hépatite, pour le compte de sociétés pharmaceutiques américaines. Très vite, elle a rencontré puis épousé le Dr Woodrow Sundiata, bureaucrate local appartenant à une tribu puissante et promis à une brillante carrière politique. Quelques années plus tard, elle est brusquement rentrée en Amérique, laissant là leurs trois enfants, fuyant la guerre civile qui enflammait le pays.
Au moment où commence ce livre, Hannah quitte sa ferme "écologique" des Adirondacks, car ce passé sans épilogue la pousse à retourner en Afrique...
Evocation passionnante d'une turbulente période de l'histoire des Etats-Unis comme du destin d'un pays méconnu, le Libéria, le roman de Russell Banks tire sa force exceptionnelle de la complexité de son héroïne, et d'un bouleversant affrontement entre histoire et fiction. Petite enfant gâtée de l'Amérique rattrapée par la mauvaise conscience en même temps qu'universelle incarnation de toute quête d'identité en ses tours et détours, mensonges et aveux, erreurs et repentirs, Hannah Musgrave est sans doute l'une des créations romanesques les plus fascinantes du grand écrivain américain


Lire un extrait

Après bien des années où j'ai cru que je ne rêvais plus jamais de rien, j'ai rêvé de l'Afrique. C'est arrivé une nuit de la fin du mois d'août, ici, dans ma ferme de Keene Valley, pratiquement le lieu le plus éloigné de l'Afrique où j'aie pu m'installer. J'ai été incapable de me souvenir de ce que racontait ce rêve, mais je sais qu'il se déroulait en Afrique, au Liberia, dans ma maison de Monrovia. Les chimpanzés avaient dû y jouer un rôle, parce que des visages ronds et bruns semblables à des masques flottaient encore dans mon esprit quand je me suis réveillée bien à l'abri dans mon lit, dans cette vieille maison au milieu des monts Adirondacks. Et j'étais submergée par une évidence : j'allais bientôt y retourner.
Mon retour n'était pas dicté par une décision consciente. Il s'agissait plutôt d'un pressentiment, peut-être d'une prémonition qui émergeait de la partie la plus noire de mon esprit au même rythme que les images du Liberia y dérivaient, s'y abîmaient, s'évanouissant dans ces eaux sombres où j'ai emmagasiné la plupart de mes souvenirs d'Afrique. Et non seulement d'Afrique mais des années terribles qui l'ont précédée. Quand on garde autant de choses secrètes aussi longtemps que je l'ai fait, on finit par se les cacher aussi à soi-même. C'était donc là que le rêve était allé, à l'endroit même où j'avais enfoui mes souvenirs oubliés du Liberia et des années qui m'y avaient conduite. Comme s'il s'agissait du secret de quelqu'un d'autre et que j'étais celle qui, plus que quiconque, ne devait pas en être informée.
A la place du rêve il y avait maintenant la certitude que j'allais bientôt retourner en Afrique – ou plutôt le pressentiment, parce que je n'ai pris ma décision que plus tard ce jour-là, alors qu'Anthea et moi, après avoir fini de tuer les poulets, étions en train de les emballer dans du papier et des sacs en plastique pour les livraisons.
C'était à la fin de l'été, au début d'un automne précoce, et bien qu'un an seulement se soit écoulé depuis, tant de choses ont changé en ce laps de temps que j'ai l'impression d'une décennie. Quant à la décennie, parlons-en : on dirait qu'elle n'a duré que quelques jours et quelques nuits, car c'est toujours la même chose qui s'est déroulée ici, jour après jour, saison après saison, année après année. Pas de nouveaux amants ni d'anciens réapparus, pas de mariage, pas de divorce, pas de naissance ni de décès, du moins parmi les êtres humains. Rien que la ferme et le monde qui la fait vivre, qui la soutient. Tout cela m'a paru hors du temps.
Cette ferme est une entreprise commerciale dans la mesure où je vends presque tout ce que je produis, mais en réalité elle s'apparente plutôt à une ferme familiale de jadis et, pour la faire tourner, j'ai dû abandonner mon horloge personnelle. Il a fallu que je renonce à mes méthodes citadines de mesurer le temps et que je les remplace par l'horloge agricole où le temps s'égrène selon les besoins et les nécessités du bétail et des récoltes, selon les exigences du sol et les aléas de la météo. Pas étonnant que les agriculteurs d'autrefois aient été obsédés par le mouvement des planètes et les phases de la lune, comme si leur ferme était un corps de femme. Je me dis parfois que c'est parce que je suis une femme – ou peut-être seulement parce que j'ai vécu tant d'années au Liberia et me suis adaptée au temps africain – que j'ai pu me plier si facilement à la cadence, aux schémas et aux rythmes répétitifs de l'horloge et du calendrier de la nature.
Ce matin d'août annonçait donc un jour comme les autres, et l'obscurité commençait à se retirer de la vaste vallée fluviale pour refluer vers les forêts et les montagnes derrière la maison lorsque je me suis réveillée à cinq heures et demie et, après avoir mis mon peignoir en flanelle et mes pantoufles pour me protéger de la fraîcheur de l'aube, je suis descendue avec les chiens qui me suivaient bruyamment. J'ai vérifié la température sur le cadran circulaire du thermomètre à l'extérieur de la fenêtre de la cuisine (toujours pas de gelée, ce qui était une bonne chose parce que nous n'avions pas pris soin de recouvrir les tomates) et j'ai mis les chiens dehors.
J'ai préparé du café pour Anthea qui arrive à six heures et affirme ne rien pouvoir faire avant d'avoir pris sa deuxième tasse, mais aussi pour les autres filles qui, elles, sont là à sept heures. Je me suis attardée quelques instants dans la cuisine pendant que le café passait et j'en ai savouré l'odeur sombre et puissante. Je ne prends jamais de café – j'ai grandi en buvant du thé, une habitude que j'ai reprise de mon père dès qu'il m'y a autorisée –, mais j'adore humer le café quand il infuse. J'en achète du biologique par correspondance, du colombien que je mouds à chaque cafetière rien que pour en sentir l'arôme.
Pendant quelques instants, comme toujours, je suis restée debout près de la fenêtre à regarder les chiens. Ce sont des chiens de berger écossais, des border colleys, et il y a le père et la fille, Baylor et Winnie. Une fois qu'ils ont fait leurs besoins, leur première préoccupation chaque matin est de patrouiller dans la propriété pour se réapproprier le territoire et s'assurer qu'il ne s'est rien passé de fâcheux. D'habitude, je les regarde s'activer et je considère qu'ils travaillent pour moi. Mais ce matin-là ils m'ont paru bizarres, différents, comme si pendant la nuit l'un de nous – eux ou moi – avait rompu ses liens d'allégeance à l'autre. En les voyant filer à travers la cour latérale dans la lumière grise qui précède l'aurore, disparaître dans les ombres jetées par la maison et les chênes, foncer au ras du sol dans le garage avant de resurgir et d'aller plus loin, j'ai eu l'impression que c'étaient des chiens fantômes. Aujourd'hui, ils ne travaillaient pour nul autre qu'eux-mêmes – c'était ainsi que je les voyais. Leur allure se situait entre le trot et la course : rapide, silencieuse, coulant sans effort ; ils avançaient avec leurs oreilles dressées vers l'avant et le panache de leur queue à l'horizontale. Ils ressemblaient davantage à de petits loups qu'à des animaux de berger bien dressés et entièrement domestiqués.
Pendant un moment, ils m'ont fait peur. J'ai aperçu le fonds de sauvagerie primitive qu'ils ont en eux, en même temps que leur indépendance radicale, leur égoïsme et la férocité de besoins qui sont strictement des besoins de chien. Peut-être cela venait-il du fait que, dans ce demi-jour argenté sans consistance, je ne les voyais guère que comme des silhouettes qui zigzaguaient dans la cour et qu'après avoir inspecté le garage – en réalité un hangar où je range le pick-up et ma Honda – ils étaient allés d'abord dans la grange puis jusqu'au poulailler où le coq s'était mis à chanter, et de là, continuant par petits bonds, ils étaient arrivés à la mare du pré de devant où ils avaient réveillé les canards et les oies – tout cela sans jamais s'arrêter, courant en tandem, en couple de prédateurs acharnés à passer leur territoire au peigne fin avec une efficacité maximale.
Par ce mélange de sauvagerie et de maîtrise de soi, ils étaient beaux. Par leur silence et la fluidité qui rendait leur forme changeante et floue, ils m'effrayaient. Cinq minutes auparavant, ils étaient soumis à ma volonté, blottis sur mon lit où ils me poussaient de côté comme deux petits enfants d'homme. A présent, c'étaient des chiens sauvages, le genre de bête que les peuples d'autrefois apercevaient à l'aube en train de se glisser entre leur camp et la forêt.
Ils ne s'étaient évidemment pas transformés pendant la nuit. Mais peut-être avais-je changé, moi, à cause de mon rêve d'Afrique et de chimpanzés, et les chiens le sentaient comme si, d'une certaine façon, je les avais trahis. Puis, quand Anthea a quitté la route et tourné dans l'allée, les phares de son pick-up GMC cabossé ballottant comme des fruits trop lourds lorsqu'elle passait dans une ornière, les chiens, comme chaque jour, se sont lancés à la poursuite de son véhicule. Dès qu'elle est descendue, ils l'ont accueillie avec leurs glapissements agités habituels et l'ont suivie jusqu'à la véranda qui jouxte un côté de la maison. Mais quand ils ont pénétré dans la cuisine derrière elle, ils se sont aussitôt faufilés dans le séjour et ils ont décrit quelques cercles furtifs dans la salle à manger avant de revenir dans la cuisine où ils se sont dirigés vers la porte et se sont mis à gratter pour qu'on les laisse ressortir.
Anthea a ôté sa casquette d'un geste vif, passé une main dans ses boucles auburn et regardé les chiens. Elle a fait une grimace et demandé : “Qu'est-ce qu'ils ont ?
— J'en sais rien. Peut-être que quelque chose les a effrayés.”
Elle a ouvert la porte et les chiens se sont élancés dans la cour avant de disparaître. “Ça doit être toi, Hannah, qui leur fait peur.” Elle a émis un petit rire, s'est versé une grande tasse de café, a poussé un profond soupir et s'est assise à table.
“C'est peut-être la lune. J'ai fait des rêves bizarres toute la nuit. Pas toi ?
— Non. J'ai dormi comme une marmotte. De toute façon, la pleine lune n'est que dans trois jours.” Anthea est espiègle, elle lance volontiers des clins d'œil. C'est une grande femme, baraquée. Si c'était un homme, on dirait que c'est un solide gaillard. Elle a un visage large et plat qui a la forme et la couleur d'une framboise : un visage de paysan, diraient certains, et sans doute pas mal de ceux qui viennent ici l'été l'ont-ils déjà dit. Mais si l'on prend la peine de regarder, on voit d'emblée qu'elle a bon caractère, qu'elle travaille dur et qu'elle a énormément de sens pratique. Tout en elle exprime l'énergie intelligente.
C'est une fille du coin, ce que je ne suis évidemment pas. Quand j'ai acheté la ferme à sa tante et son oncle et que j'ai appris, au moment où nous avons signé l'acte de vente, qu'Anthea avait géré toute seule l'exploitation pendant des années, j'ai compris que j'aurais besoin d'elle moi aussi, au moins autant que sa grabataire de tante et son invalide d'oncle. Je l'ai donc aussitôt engagée pour diriger l'exploitation. En outre, elle me faisait de la peine et j'étais en colère pour elle. Après avoir décidé d'aller vivre au village dans une résidence pour personnes âgées où ils seraient pris en charge, sa tante et son oncle avaient mis la ferme en vente sans la consulter. Elle m'avait raconté qu'un après-midi, alors qu'elle rentrait chez elle après avoir fait leurs courses hebdomadaires au supermarché Stop & Shop de Lake Placid, elle avait vu un panneau avec les mots A vendre à l'intersection de l'allée de la maison et de la route. Il y en avait un autre planté en plein milieu du jardin de devant.
Anthea aurait dû hériter de la ferme. Ou alors son oncle aurait dû faire en sorte qu'elle puisse la leur acheter. Ses parents étaient morts quand elle était encore enfant, et son oncle et sa tante l'avaient élevée comme leur propre fille. Mais Anthea était une célibataire amoureuse d'une femme mariée qui vivait dans un village proche, et leur liaison était bien connue alentour. Sans doute le mari, un alcoolique, était-il lui aussi au courant ; c'était un peintre en bâtiment qui travaillait rarement mais que les gens du village aimaient bien et choyaient en raison de son aimable caractère et des trois enfants en bas âge du couple.
Une fois la vente conclue, la tante et l'oncle d'Anthea étaient passés directement du bureau de l'agent immobilier à la résidence pour personnes âgées. Quand ils mourront, ce qui reste des quelque cent trente mille dollars que j'ai versés pour la ferme – si tout n'a pas été dépensé – reviendra sans doute à Anthea. Mais ça ne lui permettra pas de racheter l'exploitation. Pas même en admettant que j'accepte alors de vendre. La ferme vaut à présent trois fois son prix de 1991. J'ai beau avoir de la peine pour Anthea et être en colère à sa place, je ne consentirai pas à vendre cette propriété au rabais. La vérité, c'est que je ne suis pas très généreuse et que ça ne me gêne pas de l'avouer.
Les autres filles, Frieda, Nan et Catalonia, sont arrivées à leur heure habituelle – Frieda et Nan ensemble à sept heures dans le rugissement de la moto de Nan, et Cat tout doucement dix minutes plus tard, tel un pétale tombé d'une marguerite, en longeant l'allée d'un pas nonchalant mais allègre comme si elle se demandait quoi faire de cette superbe matinée de fin d'été qui s'ouvrait devant elle. Elle savait pourtant fort bien qu'Anthea et moi avions établi tout le programme de sa journée. Cat est une hippie de la troisième génération qui n'a pas encore vingt ans, un rappel rêveur des années 1960, l'époque de ses grands-parents. La mienne. Catalonia est son véritable nom : il lui a été donné à sa naissance par ses parents, Corbeau et Pluie, qui pour leur part ont reçu ces noms à l'âge adulte d'un gourou bengali dans une communauté du Nouveau-Mexique. C'est ce que Cat m'a dit. Son air et son langage décontractés, un peu déconnectés, sont les mêmes que ceux de ses parents et de ses grands-parents, mais à la place de leur douce et inconditionnelle rébellion elle s'est vouée à une abstinence aussi puritaine que post-hippie. C'est une vierge végétalienne du Vermont qui ne se drogue pas et qui a été éduquée à la maison. Derrière sa façade avenante et enfantine, elle est aussi serrée qu'un poing. Cat est le genre de fille que j'aurais tenté de recruter pour les Weathermen* il y a trente ans. On peut l'imaginer aujourd'hui rejoignant les rangs des chrétiens renés, devenant une de ces sombres fondamentalistes si prompts à lancer des jugements définitifs. C'est le genre de fille que j'ai été jadis.
Mais Anthea, moi et les autres filles, nous aimons Cat et nous ne pouvons nous empêcher de la protéger. C'est d'ailleurs de nous-mêmes que nous la protégeons en premier lieu, de notre dureté et de nos complaisances. Aucune de nous n'est virginale, ni totalement hostile aux drogues, ni même végétarienne ne serait-ce que de temps à autre. Nous fumons, nous buvons de la bière après le travail, nous prenons même souvent des alcools plus forts dans la soirée, et nous mangeons de la viande chaque fois que l'occasion se présente.
Je n'avais pas prémédité de n'engager que des femmes pour travailler ici et je n'en fais nullement un principe. Les choses se sont passées naturellement, d'abord par l'entremise d'Anthea qui connaissait les gens à la recherche d'un emploi dans le village – il s'est avéré qu'il s'agissait presque exclusivement de femmes et de jeunes filles. Quand j'ai emménagé, c'était au début de l'été ; tous les hommes en quête de travail en avaient déjà trouvé (des boulots saisonniers pour la plupart) et ne s'intéressaient pas au jardinage biologique, à l'élevage de poulets en liberté ou à la réhabilitation de vergers de pommiers depuis longtemps laissés à l'abandon – des boulots de femme, selon eux. En outre, ils n'avaient aucune envie d'avoir à obéir à deux femmes dont l'une était une pétasse maigre aux cheveux blancs, riche et, comme on dit ici, venue d'ailleurs (de toute façon, elle ne savait pas ce qu'elle faisait), et l'autre une grande gueule de lesbienne qui, étant du village, connaissait tous leurs vilains petits secrets. Nous avons donc engagé des lycéennes du coin, des infirmières au chômage, des étudiantes qui avaient laissé tomber leurs études et vivaient temporairement chez leurs parents, des jeunes mères abandonnées par des maris qui ne versaient pas non plus de pension alimentaire pour leur enfant, et parfois des athlètes qui s'adonnaient aux sports d'hiver mais se trouvaient sans emploi pendant la morte saison, par exemple Frieda et Nan, toutes deux fanatiques de ski et adeptes de l'escalade de glacier qui passaient encore à la montagne les six mois où il n'y a ni neige ni glace.
La ferme s'appelle Shadowbrook*. C'est un nom que je ne lui aurais jamais donné – un peu trop poétique ou, vu autrement, morbide et presque gothique –, mais c'était déjà le sien quand je l'ai acquise. Et comme dans le coin on l'appelait toujours la ferme Shadowbrook, ce qui d'ailleurs reflétait la particularité physique du large ruisseau qui serpente toute l'année à travers les ombres voltigeantes des bouquets de bouleaux et d'autres feuillus poussant au bout du grand pré devant la maison, je n'ai vu aucune raison de changer de nom. Le ruisseau – il s'agit en réalité d'une rivière, l'Ausable – donne son côté le plus pittoresque à cette vieille ferme qui, sinon, n'est qu'une simple maison coloniale datant du XIXe siècle avec une grande véranda devant. Il y a aussi les trois bâtiments de guingois qui nous servent à ranger les véhicules, les machines agricoles, le foin et les aliments pour les animaux ; ensuite, un abri pour remiser les outils, et enfin le poulailler et la bergerie que nous avons construits de nos mains, Anthea et moi, le premier été.
Bizarrement, c'est la rivière, plus que toute autre particularité de la ferme, plus que la terre, les bâtiments, les animaux ou les cultures, que j'ai l'impression de m'être appropriée. C'est ma propriété personnelle et permanente. Oui, contrairement à tout le reste, la rivière n'arrête pas de changer. Elle me parle : j'ai entendu des voix qui en provenaient. Des voix d'enfants, le plus souvent. Je les entends depuis la véranda, depuis la cuisine et depuis ma chambre au premier étage à l'avant de la maison, à toute heure du jour et de la nuit et en toute saison, même quand les fenêtres sont fermées : de longues conversations et parfois des chansons dont j'arrive presque à distinguer les paroles comme s'il y avait un terrain de jeux, là-bas à l'autre bout du champ, comme si les enfants s'interpellaient ou m'appelaient dans une langue autre que l'anglais ou qu'ils fredonnaient des comptines et des chants d'un autre pays.
Je ne sais pas si c'est parce qu'il s'agit de femmes, mais, au fil des ans, tous ceux que j'ai employés ont donné l'impression qu'ils aimaient travailler ici. Le travail est dur, et je peux être exigeante, je le sais, en plus d'être parfois à cran, mal lunée, pas très ouverte et peu chaleureuse. J'aime pourtant à me dire que je suis démocratique et équitable et que je suis raisonnable dans mes attentes. Mais j'ai du mal à me livrer, et cela depuis des années. Peut-être depuis toujours. Et alors même que je considère Anthea comme une amie proche, peut-être l'amie la plus proche que j'aie dans ce village ou ailleurs – c'est en effet une femme qui me raconte tout ce qu'elle sait sur elle-même –, je ne lui rends pas vraiment la pareille et ne lui donne guère de détails sur moi, en particulier sur mon passé. Je ne lui ai livré que les bouts d'information que j'ai donnés à tout le monde dans ce village depuis mon arrivée il y a de cela onze ans, quand je me suis présentée comme devenue subitement riche pour avoir reçu de ma mère décédée depuis peu – ma mère étant elle-même veuve de cet homme célèbre qu'était mon père – un héritage d'un demi-million de dollars après impôts accompagné des droits d'auteur sur les cinq best-sellers écrits par ce père célèbre. Personne ici, bien entendu, ne connaît les détails de l'affaire, mais d'emblée il a été clair pour tous que j'étais une femme qui avait les moyens.
Keene Valley est une petite bourgade, un village, et comme je ne pouvais pas vraiment garder la chose secrète – d'ailleurs je ne le souhaitais pas –, tout le monde a su ou vite appris par mon avocat, ou par l'agent immobilier qui s'était occupé de me vendre la ferme, ou encore par Anthea à qui j'avais quand même dû consentir à me confier un peu, faute de quoi je serais passée pour quelqu'un qui avait quelque chose de dangereux à cacher, qu'avant de venir ici dans le Nord de l'Etat j'avais vécu de nombreuses années en Afrique de l'Ouest dans un pays qui porte le nom de république du Liberia.
Et qui se trouve Dieu sait où. Quelque part dans la jungle, ça suffisait.



 


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